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Sensation
extrait
Maman vient d’être enterrée, la cérémonie est finie. Je trouve bizarre qu’on reste tant de temps à discuter. Pourquoi ne pas rentrer ? Je n’ai que sept ans, mais je me souviens parfaitement avoir eu une irrésistible envie de leur crier à tous de rentrer chez eux. J’ai froid, j’ai mal au ventre, je vois mon père malheureux et je ne comprends pas ce qu’on fait encore ici. C’est dans un pareil moment que je réalise que ma mère n’est pas là. Elle aurait fait bouger tout ce petit monde si elle avait été présente. Elle aurait su leur dire que c’était assez, fini. Je sais que ma mère avait son caractère et de la force dans sa voix quand elle parlait devant un groupe. « C’était un sacré personnage. » a justement dit la grosse bonne femme au chapeau bizarre. « Elle avait beaucoup de charisme. » « Elle n’aurait jamais plié devant qui que ce soit. », et patati et patata. Tout le monde trouve quelque chose à dire sur elle. Quant à moi, je vois encore ses beaux yeux noirs, peints et fiers, sa frange toujours impeccable. Je sens son parfum, celui qu’elle portait quand elle venait m’embrasser dans mon lit avant de partir travailler. Les yeux ouverts, j’arrive à la voir comme si elle était à côté de moi, comme si c’était l’enterrement de quelqu’un d’autre… Et quand je réalise que c’est bien elle qui est allongée sous cette terre dont tout le monde l’a recouverte, là, instantanément, j’en veux à la terre entière. Rentrez chez vous ! Mes poings se crispent, la rage me monte au cœur et à la tête ! Pourquoi ma mère ? Est-ce qu’il y a quelqu’un parmi tous ces sinistres nécrophores, qui pourrait me donner une seule bonne raison ? La violence s’empare de mon esprit et j’ai comme des désirs de vengeance ; j’ai besoin de partir me défouler loin de tous ces croquemorts.  
 
J’ai quitté l’étreinte de mon père et j’essuie le givre qui s’attaque aux voitures. De ma manche, je dessine de grandes formes, puis des plus petites avec mes gants. Allongé sur un capot, je fais l’ange avec mes bras puis regarde l’empreinte que j’ai laissée… Papa vient me rejoindre assez vite. Lui aussi a besoin de souffler, il cherche l’isolement. Tout en inspirant profondément, il tente de se calmer, lui aussi semble assailli de pulsions violentes, sans qu’il puisse y céder. Il ne peut décemment pas hurler son chagrin ni cracher sa haine… pas là… pas devant moi. Il est à présent l’unique représentant de la maturité, de la force et de l’ordre, l’unique exemple pour moi, son fils.  
 
Je me souviens qu’il m’a regardé un instant, puis qu’il a dessiné lui aussi des formes sur les pare-brise, des formes de tout et de rien, de grands coups de balai surtout. Quand je l’ai regardé, il m’a souri malgré une perceptible lassitude.  
Mais je me suis enfermé dans une moue boudeuse « Ça va être encore long ? » Il s’est s’arrêté et a ricané : « Non, tu as raison, il est temps de rentrer à la maison. » Il m’a dévisagé et retouché un peu mon manteau, a renoué mon écharpe. Une fois de plus, j’ai l’impression que je vais étouffer, tout engoncé dans mon costume sombre et solennel et mes horribles chaussures de cuir… C’est insupportable ! Aussi, quand il me décoiffe gentiment, ça m’énerve encore plus : « Tu as dit qu’on y va ! Tu as dit qu’on y va… J’ai mal aux pieds dans mes chaussures ! ¬— Moi aussi, si tu savais… » Je me souviens que ce n’était pas exactement mes chaussures qui me faisaient souffrir, mais j’ai trouvé que c’était une bonne excuse et je me suis mis à pleurer.  
 
Pour la première fois depuis le drame, je pleure.  
 
Je n’ai pas versé une larme quand je suis monté avec mon père dans la voiture de police. Je n’ai pas eu peur, je n’ai tout simplement pas réagi. Quand nous sommes arrivés dans le virage sur cette route sinueuse et enneigée, la voiture de police s’est rangée sur le côté et nous a montré les traces de freinage. Sur le moment j’ai pensé qu’il n’y avait pas beaucoup de traces, qu’elle n’avait pas beaucoup freiné. À la sortie du virage, en direction du lac, il y avait d’autres voitures de police, les lumières qui dansaient dans la neige et un gros camion qui portait une grue. C’était la tombée de la nuit, je me souviens, c’était beau de voir la lumière des gyrophares qui animait ce décor glacé. Puis, nos foulées dans la neige, qui suivaient des traces étranges, comme si quelqu’un avait décidé de labourer le bord du lac. Parfois, quelques débris de la voiture, à peine quelques uns. C’est comme si elle avait survolé l’endroit. Le policier a expliqué à Papa que le sol étant très dur à cause du gel, la voiture n’avait certainement pas pu se planter sur la rive et elle avait dû rebondir et glisser directement jusqu’à disparaître dans l’eau. Et le lac. Aussi noir qu’il peut être froid à cette époque. Il paraissait insondable, trop profond. Mais le monsieur qui conduisait la grue m’a assuré du contraire. Son camion a plongé la grue dans le lac pendant de longues heures ; guidé par des hommes qui lui faisaient des signes, le grutier a fouillé partout. Il a fini par attraper un bout de la carcasse, qu’ils ont remontée. Nous étions au chaud dans un fourgon de la police, à boire un thé, quand ils ont appelé mon père pour qu’il vienne reconnaître la voiture. C’est là qu’il s’est mis à genoux, pendant que les policiers qui lui parlaient lui montraient le milieu du lac et une partie de la voiture.  
 
Quelqu’un est venu me voir et m’a dit que maman était morte, je ne sais plus qui exactement. Je sais ce que ça veut dire morte. Je vois bien que mon père est très triste, on me dit que Maman est au ciel et qu’elle ne sera plus là en vrai, mais dans mon cœur. Je ne comprends rien à ce qu’ils racontent.  
 
Un peu comme aujourd’hui d’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas rentrer à la maison, maintenant ! Les policiers sont revenus à plusieurs reprises. La première fois, ils se sont enfermés dans le bureau avec mon père, et je me souviens l’avoir entendu crier, il leur a demandé de faire leur boulot ! Ils sont revenus à plusieurs reprises, Papa m’a expliqué qu’il y avait une enquête suite à l’accident. Si ma mémoire est bonne, il paraît qu’ils n’ont pas trouvé le corps de maman tout de suite, tellement la voiture avait été détruite par le choc. Ils ont longtemps cherché sur les rives, au cas où elle aurait été éjectée du véhicule… Mais je n’en suis pas certain, j’ai eu la tête aussi molle qu’un bol de purée pendant les quelques jours qui ont suivi. Mes grands-parents maternels ont essayé de trouver les mots justes pour expliquer le cercueil, l’enterrement. Malgré leurs efforts, ils étaient tellement émus que je n’ai pas compris ce qu’ils ont voulu m’expliquer. Mon grand-père trébuchait sur chacun des mots et ma grand-mère le reprenait aussitôt. J’ai fait semblant d’écouter, mais j’étais ailleurs dans ma tête. 
 
Finalement, mon père me sèche les larmes et décide de réagir plus fermement. Il appelle au regroupement et un cortège de voitures se met en place, ceux qui resteront encore un peu jusqu’à la fin de la journée ; direction la maison.  
 
Nous habitons un quartier très calme et agréable de la ville de Bloomington dans le Minnesota. Quelques voitures se garent dans la rue, au bord de notre jardin sans clôture. Ici, les maisons sont assez similaires. Des pavillons à un étage, attachés par deux et mitoyens par le garage. À l’avant, quelques buissons font effet de barrières. Les maisons sont blanches, chapeautées d’un toit noir. Spacieuses, elles se différencient uniquement au gré des goûts de jardinage des propriétaires. Autant dire que chez nous, c’est assez simple, quelques buissons qui ne demandent que peu d’entretien, mais qui fleurissent du printemps à l’automne pour apporter un peu de couleur. L’arrière des propriétés est plus protégé et abrite pour tous une parcelle assez conséquente dans laquelle les plus aisés auront installé une piscine. Chez nous, c’est l’endroit où l’on a choisi de poser le barbecue, et de laisser libre la pelouse pour que je puisse jouer tranquillement. À l’intérieur, les maisons sont toutes conçues à l’identique. Une entrée qui donne sur un escalier. Un rez-de-chaussée dans lequel s’articulent le séjour, la grande cuisine carrée et le bureau de mes parents que d’autres auront aménagé en dressing ou salle de jeu.  
Mes parents tenaient à avoir un bureau à la maison. Non contents d’avoir créé leur entreprise, ils s’acharnaient à travailler même le week-end. D’où la parcelle d’herbe à l’arrière de la maison, pour que je puisse me dégourdir les jambes sans qu’ils aient à m’amener en forêt ou en promenade. À l’étage, trois chambres, la salle de bain et autres commodités. La mienne est petite mais bien orientée. Elle a une grande fenêtre qui donne sur la route, alors que celle de mes parents est ouverte sur le jardin, pour plus de calme je suppose, encore que ce quartier résidentiel ne souffre pas de nuisances particulières. La troisième chambre est sobre, c’est la chambre d’amis, même si nous n’avons jamais eu beaucoup d’amis qui y ont séjourné. J’aimais imaginer qu’une petite sœur viendrait un jour s’installer dans cette pièce, mais ce vœu ne s’est jamais réalisé. De ce que je sais aujourd’hui, Maman ne voulait pas un autre enfant, elle avait d’autres ambitions. C’est ainsi que l’on m’a présenté la chose. Et puis maintenant, c’est sûr, je n’aurai jamais de petite sœur, ni même de petit frère… 
 
Toute la maison est baignée de lumière grâce à ses nombreuses et grandes fenêtres, dont une bay-window contre laquelle j’aime à m’installer pour regarder les premiers flocons de l’hiver tomber. Le mobilier a toujours été sobre, mais à la mode. Mes parents n’ont jamais été très riches, mais Maman aimait changer de décor, elle voulait rester dans le coup, que ce soit pour sa garde-robe ou pour son intérieur. « On peut être de la classe moyenne et avoir du goût. » disait-elle quand ma tante lui faisait remarquer qu’elle avait encore changé ses rideaux… 
Ma grand-mère, avec l’aide de mon gentil et dévoué grand-père, a disposé ce matin même un buffet dans le salon, une manière de remercier les personnes, amis ou famille de leur présence réconfortante. Des salades, et des terrines et des tartes, un gros plateau de fromages, que des plats un peu trop froids pour une journée hivernale. Comment les gens peuvent-ils avoir faim un jour comme aujourd’hui ? La première chose que je fais en rentrant à la maison est de me précipiter dans les escaliers qui montent à ma chambre. Mais je m’arrête avant d’accéder à l’étage. Je choisis de me poser en haut des escaliers pour observer à travers la balustrade les ombres noires qui chuchotent au rez-de-chaussée. C’est une manie chez moi, j’observe beaucoup, depuis tout petit, j’examine tout. Ma curiosité en a agacé plus d’un, mais ma mère avait l’habitude de dire que c’était une qualité qui me serait utile, que la curiosité était une forme d’intelligence. Pour l’heure, j’observe mon père ; il a les yeux creusés et rouges de fatigue… Comme la fois où il s’était levé en colère et qu’il s’en était pris à ma mère. Je me rappelle le moment où il s’était servi un café en lui faisant des reproches virulents, oubliant que j’étais là. Il disait qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit ! À cause d’elle… Elle lui avait demandé de se taire : « Pas maintenant, tu vois bien que Matthew n’est pas encore parti à l’école. » Aujourd’hui non plus, mon père n’a pas dû fermer l’œil de la nuit, ni même les deux…  
 
Alors que je continue à observer les gens qui se déplacent à pas feutrés, je sens qu’une ombre se meut jusqu’à mon aire de repli. Wil, William, mon oncle maladroit et lourd, qui sent l’alcool du matin au soir. Toujours, et encore plus aujourd’hui. Il est aussi grand que son père et a la même chevelure noire et épaisse que ma mère. C’est un héritage de ma grand-mère apparemment, même si aujourd’hui elle a les cheveux entièrement blancs. Je sais que je n’aime pas beaucoup William : il parle toujours trop et trop fort sur des choses que je ne comprends pas, la moitié du temps. Et je n’aime pas sa manière de se comporter. À la manière d’un ver qui rampe sur un sol caillouteux, je remarque qu’il a bien du mal à monter ne serait-ce que quelques marches. Il me sourit avant de s’affaler juste en dessous de moi ; dans sa main, son portefeuille. Avec difficulté, il en extrait une photo cornée et marquée d’avoir trop traîné dans son écrin de cuir. Il me la tend : « Regarde ! C’est une photo de Maria. » Je n’ai aucun mal à reconnaître ma mère, même si sur le cliché, elle est encore très jeune. « Elle a pas plus de vingt ans là-dessus. Elle était belle, hein ? C’est fou ce qu’elle ressemblait à notre mère tu sais… Elle aurait pu faire une super carrière… Elle avait du cran ! Sacré bonne femme qu’elle était ta mère ! » Je ne sais que répondre à part hausser les épaules… Comme si je ne savais pas tout ça ! Et puis, ça change quoi, maintenant ? Mon oncle ignore mon regard chargé de dédain. Avec le regard vitreux d’une vache toute fraîche sortie de l’abattoir, il continue ses verbiages. « Une putain de carrière oui !... La vie est injuste Matt, tu verras… Tu verras ce que je te dis… C’est pas des conneries ! » Je n’ai même plus envie de l’écouter, j’ai besoin de calme. Mon oncle décide d’abandonner la discussion pour le moment, il a dû comprendre que je ne suis pas un bon auditoire, je n’ai pas l’oreille à écouter ses épanchements, aujourd’hui encore moins que les autres jours.  
 
Par chance, il semble prêt à partir rejoindre les autres dans le salon et fait de gros efforts pour se relever, quand la porte d’entrée s’ouvre et attire notre attention. Un homme en imperméable anthracite, grand mince et élégant, le teint clair, assez jeune, entre dans la maison. L’air sombre et la mine fermée, il balaye son regard comme s’il cherchait quelqu’un en particulier. « Tu le reconnais ? » Wil parle en grinçant des dents. J’ai beau chercher dans mes souvenirs, non, ce visage ne me dit rien, même s’il ne m’est pas totalement étranger. « Non, t’aurais du mal ! Ça fait des lustres que Monsieur ne nous a pas honorés de sa présence ! Mon cher neveu, je te présente Samuel, ou Sam… accessoirement mon jeune frère et, par extension, celui de ta mère ou peut-être, devrais-je dire, le fantôme de mon illustre frère ? Monsieur Es Philosophie ! » Wil titube dangereusement sur la marche. Je pourrais être attristé de le voir dans un tel état, mais cette arrivée surprise occupe toute mon attention. Je dévisage celui dont on m’avait déjà parlé, ma mère notamment, qui m’en parlait en disant « ton parrain ». Pour le coup, je n’ai aucun souvenir de l’avoir déjà croisé. Il n’a pas tant de ressemblance avec Wil ou même ma mère. Ses cheveux sont un peu plus clairs même s’ils tirent sur le brun, mais semblent bien plus fins que l’épaisse chevelure qu’avait ma mère, « comme une crinière » disait mon père. Il porte une coupe courte à l’anglaise, la mèche sur le côté. On le dirait tout droit sorti d’Eton ou de Cambridge. Ses yeux sont d’un vert très clair, sa bouche est fine et délicate, il est visiblement le seul enfant à avoir pris les traits du côté de son père. Samuel, attiré par le raffut de Wil, lève la tête et lance un regard très froid en direction de l’agitateur, puis il pose ses yeux sur moi. Il se fige un instant, sourit timidement puis baisse le regard et part dans le salon sans attendre. Le nouveau venu fait une chaleureuse accolade à mon père et les deux hommes échangent quelques mots à voix basse. J’ai l’impression que mon père est content de le voir.
 

Karinne Radburn Michel

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