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Sensation
Gouffre
PROLOGUE 
 
 
C’est une journée grise et sombre. Le ciel, aussi lourd qu’une chape de béton, pèse de tout son froid. Ma mère, les doigts crispés sur le volant de sa Peugeot 204, a les yeux rivés sur son rétroviseur. Embrouillé son esprit … Embué son regard… Dans son champ de vision réduit à ces quelques centimètres carrés de miroir, un homme court après la voiture, après nous… Scène déchirante : mon père, son héros, en larmes, désemparé, les bras tendus et implorants, hurle sa souffrance. Profondément bouleversée, maman commence à ralentir, je comprends qu’elle fléchit. Elle porte le poids d’une culpabilité et d’un regret que je ne veux plus accepter. Je me surprends à hurler : 
« Maman ! Ne t’arrête pas ! Continue ! Ça suffit maintenant ! Il faut que ça cesse ! » 
Les yeux bouffis de larmes, elle s’étouffe dans ses sanglots: « Mais regarde, il pleure !» De sa voix entrecoupée de hoquets, elle crie: « Regarde comme il est malheureux ! On ne peut pas le laisser comme ça…» De toutes mes forces je lui réponds: « Si Maman ! Maintenant c’est trop tard… Vas-y !... appuie et roule !» 
 
Nous sommes en décembre 1982. Je ne me souviens plus quel jour exactement. 
 
Nous prenons la direction de l’aéroport de Mérignac, la sentence vient de tomber, aussi franche et nette qu’une lame sur un billot. Dans ma tête, comme dans celle de ma mère je le suppose, un tas d’images se bousculent, s’entrechoquent. Un avion nous attend pour nous emmener à Montréal, via Paris. J’ai 14 ans. Je comprends ce jour-là que plus rien ne sera comme avant, que ce jour marque le début d’une nouvelle vie. Je deviens contre mon gré, cette adulte que j’appréhendais de devenir. Le tour que prend ma vie, je le subis, mais n’ai d’autre choix que de l’affronter, de l’assumer. Je suis maintenant le pilier de notre famille réduite à nos deux pauvres âmes en peine, je deviens l’adulte de notre paire et la mère de ma mère. 
 
À travers le hublot, nous distinguons le sol recouvert d’une neige jaunie par les énormes projecteurs de la piste. Il fait nuit et nous sommes en phase d’approche au dessus de l’aéroport de Mirabel. Autour de nous, la joie des passagers est palpable. Des paroles en sourdine, des rires à peine étouffés me font penser que ces voyageurs viennent faire du tourisme ou rejoignent de la famille pour les fêtes de Noël. Seraient-ils seulement là pour affaires ? Quoi qu'il en soit, l’angoisse qui marque le visage de ma mère détonne largement au milieu de ces mines réjouies. Je ressens à ce moment précis une grande solitude. Dans ses yeux, pas le moindre signe qui pourrait me rassurer. Ils roulent et oscillent entre l’air hagard d’un cobaye à la fin d’une expérience hasardeuse et le regard inquiet d’un orateur à sa première conférence. Entre le « où suis-je », le « que faire maintenant » et le « et si personne ne venait nous chercher », elle semble encore douter du bien-fondé de sa décision. A-t-elle pris suffisamment de recul pour nous lancer elle et moi dans une telle aventure ? 
 
Le biplan de l’aéroport nous dépose au sas de l’aérogare. Les pas qui nous séparent de la salle de débarquement sont encore des pas d’étrangers. Pour quelque temps. Si tout se passe bien. Les portes s’ouvrent, laissant échapper de cet immense hall une chaleur bien accueillante. Les plafonds à la hauteur vertigineuse ajoutent aux volumes extravagants du lieu. Pour un dépaysement, c’est plutôt réussi. De Mérignac à Mirabel, il y a une différence, un océan de différences. Les grandes baies vitrées se dressent en protection contre cette foule nombreuse venue chercher les voyageurs. Ou bien est-ce le contraire ? Les « attendants », juchés sur un étage, nous scrutent dans l’espoir de reconnaître l’un des leurs dans un brouhaha qui résonne d’un accent étrange. Nous n’en sommes qu’à la première étape. À présent, il nous faut faire la queue devant les postes de la police des frontières. Derrière les kiosques de contrôle, le serpentin des tapis de bagages n’est pas encore animé. Notre file avance. C’est maintenant notre tour. Derrière sa vitre de sécurité, un uniforme à l’apparence humaine nous invite à nous approcher de lui.  
« Bonjour et bienvenues au Québec. Pouvez-vous me présenter vos passeports s’il vous plaît ? » Sans sa mine austère, j’aurais souri de son accent plutôt avenant. Dans une autre situation... Là, je me sens une étrangère en fuite. Asile ! Je demande asile ! « Qu’est-ce qui vous amène au Québec ? » demande-t-il. Pendant qu’il pose la question, je regarde ma mère. Elle semble figée, engoncée dans son aura de doute. Mais enfin, nous ne sommes pas des clandestins qui voulons tromper les autorités ! Dis-leur ! … nous venons chercher ici une certaine liberté, notre liberté. Maman se décide à lui répondre :  
« Je viens rejoindre mon frère qui vit ici depuis dix ans.» Sa voix tremble. Ses mains se tortillent sur les anses de son sac avec une nervosité incontrôlable. Tout à coup, je délire et découvre ma mère, laissant glisser son sac, tombant genoux à terre, les bras tendus vers le ciel, elle supplie « oui j’avoue ! Je suis coupable ! Arrêtez-moi ! » J’imagine alors un juge au visage fermé comme une prison, lever son marteau et prononcer sa sentence !  
« Vous devriez trouver les papiers d’immigration dans l’enveloppe ». Elle a repris la parole et moi, mes esprits. L’agent sort les papiers et commence à les parcourir. Maman va mieux, elle a trouvé un aplomb qui n’est pourtant pas une de ses caractéristiques premières. Elle jette un regard circulaire pour observer les réactions des autres personnes en attente. Le menton légèrement en avant, elle sourit à ses spectateurs, presque effrontée. La parade est de courte durée. D’un geste de la tête, l’agent appelle ses collègues de la police et de la douane. Encerclées par ce bataillon, nous devons céder notre place au voyageur suivant, qui nous regarde de travers. Il essuie ses lunettes embuées en secouant la tête puis pousse sa mallette du pied jusqu’au guichet et reprend le cours de sa vie, simplement. À l’écart de la foule, les investigations commencent. Une pluie de questions s’abat sur nous : « Pourquoi, chez qui, pendant combien de temps? » Ils enquêtent, croisent et recoupent les réponses de ma mère pour s’assurer de notre choix et en vérifier la légitimité. « Pourquoi le Québec ? Votre frère ? Que fait-il ici ? Depuis combien de temps ? » Puis les cerbères passent à l’examen minutieux de nos bagages.  
 
Nous venons nous installer au Québec. Nous avons pris soin d’embarquer le plus d’affaires possible. Maman, matérialiste, avait voulu être prévoyante, mais avait surtout décidé que son départ laisserait une empreinte. Comme dans beaucoup de séparations, un des jeux les plus mesquins, mais aussi un des plus jouissifs, est de démunir le laissé-pour-compte afin de lui infliger une certaine humiliation. Montrer à quel point son départ va lui signifier le néant. Si l’ex-conjoint n’avait pas su apprécier la valeur de sa moitié, il allait à présent pouvoir juger du vide qu’elle laissait derrière elle. Et si ce n’était pas le vide affectif que ce soit alors celui du matériel. Alors qu’elle allait se contenter des miettes après le divorce, maman s’était montrée pour l'heure, très efficace. Elle avait pris soin d’empaqueter un maximum de babioles insignifiantes, de la tasse à café, souvenir d’un des voyages autour du monde, aux nappes et serviettes dont il ne devait même pas connaître l’existence. Des objets divers et variés, dépareillés et inutiles, pour certains rescapés des cadeaux de mariage. Allait-il seulement s’en rendre compte ?  
Pour ma part, j’avais soigneusement rangé dans une cantine militaire camouflée par mes soins tous mes livres et manuels scolaires. Des dictionnaires, du matériel, de la gomme au crayon sans oublier calculatrice, compas et autres rapporteurs. Ce nouveau pays était un Nouveau Monde : une expédition insolite vers une civilisation qui n’était peut-être pas évoluée, éduquée ? Les étranges élucubrations d’une ado déboussolée et déracinée, qui avait pensé à prendre le nécessaire à la survie de son esprit, mais avait laissé toutes les traces de son enfance derrière elle. Car j’avais tout laissé, tout ce qui comptait de souvenirs, d’odeurs… J’avais été arrachée à ma vie d’avant. C’était du moins le sentiment qui dominait. Je n’avais pas eu le temps de l’au revoir, le temps de me faire à l’idée. Tout était arrivé si rapidement… J’étais en classe de troisième, l’année scolaire battait son plein, et d’un seul coup, exit de ma vie copines, profs et quotidien, adieux habitudes et petit train-train. Le contenu très scolaire de ma cantine avait un côté rassurant, sécurisant. La sensation que l’obligation d’éducation serait, elle au moins, respectée.  
 
Pour l’heure, nous sommes ma mère et moi en proie à un profond abattement. Le hall s’est vidé de ses voyageurs, il n’y a presque plus qu’eux et nous ; la police, la douane, et nous. Au fond, un technicien de surface passe son aspirateur sur le sol gris mat de l’aéroport pendant qu’un agent de surveillance marche nonchalamment vers un kiosque, nous regardant en coin. Devant nous, le spectacle désolant de nos malles et valises qu’on croirait explosées à la dynamite. Dans un immense chaos, nos affaires, habits et objets jonchent le parterre froid, nous donnant l’impression de nos entrailles exposées sur la place publique. À voir tout ce fatras, je me demande comment nos valises ont pu contenir tout cela. Et surtout comment allons-nous le faire entrer à nouveau, si tant est qu’on ait finalement l’autorisation de pénétrer le territoire québécois ?  
 
L’interrogatoire se prolonge encore. Plus les heures passent et plus je sens ma mère se poser des questions. Elle avait maintes fois menacé de quitter son mari. Maintenant qu’elle a franchi le pas, Maman se demande si elle va pouvoir faire face à ses nouvelles responsabilités, si elle va pouvoir affronter tous les combats qui vont forcément se présenter à elle. Quel avenir pour elle, pour moi, quelles peuvent être les opportunités que ce pays si loin du nôtre va nous offrir ? Si elle n’avait pas fui si loin, aurait-elle vraiment pu quitter cet homme ? Aurait-elle réussi à résister à ses larmes et ses supplications ?  
 
Tourner la page de leur histoire, de notre histoire n’aurait peut-être pas été aussi facile … 

Karinne Radburn Michel

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